Pour un apaisement politique durable : renouer le dialogue avec « le Premier des opposants » dans l’intérêt supérieur de la Nation
Monsieur le Président de la République,
Cette lettre ouverte - qui s'inscrit dans le sillage de celle adressée la semaine dernière à l'honorable député Biram Dah Abeid - est la seconde que je vous destine après celle de mars dernier sur la situation du secteur de l'Education : https://rapideinfo.mr/lettre-ouverte-sneiba-mohamed.../
Mon intime conviction, en m’adressant à votre Excellence aujourd’hui, est qu’il y a des moments dans la vie politique d’une nation où la parole publique doit se hisser à la hauteur des enjeux, non pour alimenter les clivages, mais pour tenter de les dépasser. La présente lettre s’inscrit dans cet esprit : celui d’un plaidoyer respectueux en faveur d’un choix politique que vous êtes sans doute le mieux placé pour incarner — celui du dialogue assumé avec le sieur Biram Dah Abeid qui, qu’on le veuille ou non, s’est imposé dans le paysage national comme « le premier des opposants ».
À la suite de la lettre ouverte récemment adressée au député Biram Dah Abeid, l’invitant à privilégier la sécurité collective sur la défense d’une cause jugée spécifique, celle des Haratines, un certain malaise s’est exprimé dans l’opinion. Non pas tant sur le fond du débat — qui mérite, à l’évidence, d’être posé — que sur la manière dont il a semblé opposer deux impératifs qui, en réalité, devraient se renforcer mutuellement : la cohésion nationale et la justice sociale.
Monsieur le Président,
Votre trajectoire politique et votre pratique du pouvoir ont, dès le départ, été marquées par une volonté claire de rompre avec les logiques de crispation. Votre arrivée à la magistrature suprême avait suscité une attente forte, celle d’un apaisement durable du champ politique, fondé sur l’écoute, la retenue et l’inclusion. Les premiers gestes de votre mandat — ouverture aux acteurs politiques, décrispation du climat — avaient donné corps à cette espérance.
C’est précisément parce que cette orientation initiale demeure l’un des acquis les plus précieux de votre gouvernance qu’il apparaît aujourd’hui nécessaire de la prolonger, voire de la réactiver, dans un contexte nouveau.
La Mauritanie, sous votre conduite, a consolidé des atouts importants : une stabilité institutionnelle enviée dans un environnement sahélo-saharien profondément instable, une crédibilité sécuritaire reconnue à l’international, et une trajectoire économique qui, malgré les contraintes, reste globalement maîtrisée.
Vous disposez, en outre, d’une majorité politique solide, structurée autour d’un parti au pouvoir revitalisé, depuis sa prise en main par l’ancien Premier ministre Mohamed Ould Bilal Messoud, et d’un gouvernement dont l’orientation pragmatique menée par M. El Moctar Ould Djay contribue à la continuité de l’action publique.
Ces éléments ne sont pas anodins : ils constituent le socle d’une autorité politique suffisamment affirmée pour permettre des gestes d’ouverture sans risque de fragilisation.
Et c’est dans ce cadre qu’il convient d’aborder la question, souvent délicate, de la relation avec l’opposition incarnée par Biram Dah Abeid.
Mais au-delà des catégories classiques — opposition institutionnelle, partis politiques, coalitions — une réalité s’impose désormais avec une certaine évidence : la centralité politique de Biram Dah Abeid dans le champ oppositionnel mauritanien. Car, quelles que soient les appréciations portées sur ses prises de position, ses méthodes ou ses combats, un fait demeure : ses résultats aux trois dernières élections présidentielles lui confèrent une légitimité politique singulière. Cette assise populaire ne relève pas d’une construction théorique ou médiatique, mais d’une réalité électorale, c’est-à-dire de l’expression, répétée et significative, d’une partie du corps social.
Ignorer cette réalité, ou tenter de la réduire à une dimension sectorielle, pour ne pas dire sectaire, comporte un risque : celui de créer un décalage entre la représentation institutionnelle du champ politique et sa réalité sociologique. À l’inverse, reconnaître cette centralité, sans pour autant adhérer à l’ensemble des positions qu’elle porte, peut constituer un levier puissant de stabilisation et d’intégration politique.
Monsieur le Président,
L’histoire politique — en Mauritanie comme ailleurs — montre que les moments de consolidation durable passent souvent par des gestes symboliques forts, capables de redéfinir les lignes de dialogue. Rétablir un contact direct, franc et assumé avec celui qui s’est imposé comme le principal opposant du moment ne serait ni une concession, ni un pari risqué. Ce serait, au contraire, un acte de lucidité politique et de maîtrise stratégique.
Un tel geste s’inscrirait dans la continuité de votre approche initiale du pouvoir. Il rappellerait que l’autorité de l’État ne se mesure pas à sa capacité à exclure, mais à sa faculté à intégrer les contradictions dans un cadre républicain. Il enverrait également un signal fort à l’opinion nationale : celui d’un leadership confiant, capable d’entendre les voix dissonantes sans y voir une menace existentielle.
Par ailleurs, dans un contexte régional marqué par des ruptures brutales, des transitions incertaines et des tensions sécuritaires persistantes, la Mauritanie a tout à gagner à renforcer son modèle de stabilité politique fondé sur le dialogue. Ce modèle, déjà reconnu à l’international, pourrait être consolidé par une démarche inclusive qui intègre, de manière constructive, les figures majeures du champ politique.
Il ne s’agit pas ici de gommer les divergences, ni de nier les tensions qui traversent la société mais de créer plutôt, de manière constructive, les conditions d’un échange structuré, où les désaccords peuvent être exprimés, encadrés et, dans la mesure du possible, dépassés. Dans cette perspective, la question des Haratines — au cœur de nombreuses mobilisations — mérite d’être abordée non pas comme un facteur de division, mais comme une composante essentielle du débat national sur la justice sociale et l’égalité.
Réengager le dialogue avec Biram Dah Abeid, c’est aussi reconnaître que certaines revendications, même lorsqu’elles sont portées de manière radicale, renvoient à des réalités sociales profondes qui ne peuvent être ignorées. C’est faire le choix de traiter ces questions dans un cadre politique plutôt que de les laisser se cristalliser en dehors des institutions.
Monsieur le Président,
Vous avez aujourd’hui les moyens politiques, institutionnels et symboliques d’initier une telle démarche. Vous avez surtout, au regard de votre parcours et de votre style de gouvernance, la crédibilité nécessaire pour lui donner un sens et une portée. Là où d’autres pourraient apparaître contraints, vous pouvez agir en position de force, guidé par une vision d’ensemble et une responsabilité historique.
En définitive, renouer le dialogue avec « le premier de vos opposants » ne serait pas seulement un geste politique parmi d’autres. Ce serait une décision structurante, susceptible de renforcer la cohésion nationale, de consolider la stabilité institutionnelle et de projeter l’image d’une Mauritanie capable de transformer ses tensions en ressources politiques.
C’est dans cet esprit, et avec le respect dû à votre fonction, que je vous adresse cet appel : celui de prolonger l’élan d’apaisement qui a marqué le début de votre mandat, en réouvrant les canaux du dialogue avec ceux qui, par leur poids politique réel, participent à la définition du paysage national.
Veuillez agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de ma très haute considération.
Sneiba Mohamed
Professeur à la veille de la retraite et journaliste